Le coworking s'est construit sur le freelance. C'est l'indépendant, le consultant, le graphiste ou le développeur en auto-entreprise qui a été le premier client de ces espaces apparus au début des années 2010. C'est lui qui a donné sa culture à ces lieux — l'ouverture, la communauté, les échanges informels, la table de ping-pong et la machine à café partagée.

En mars 2020, cet indépendant s'est retrouvé dans une situation délicate. Ses clients ont gelé leurs commandes. Ses missions en cours ont été suspendues. Et son abonnement coworking — 200 à 400 euros par mois selon les villes — est devenu une dépense difficile à justifier.

Le profil financier de l'indépendant en crise

Les travailleurs indépendants font face à une crise de trésorerie directe. Contrairement aux salariés dont le chômage partiel maintient 84% du salaire net, l'indépendant perd ses revenus quand ses missions s'arrêtent. Les dispositifs gouvernementaux — fond de solidarité, exonérations de charges — apportent une aide partielle, pas un remplacement de revenu.

Dans ce contexte, les dépenses discrétionnaires sont les premières à être coupées. Et le coworking, malgré son utilité, entre souvent dans cette catégorie pour l'indépendant qui travaille de chez lui depuis le confinement et qui n'a pas de client à recevoir.

Les opérateurs de coworking l'ont constaté dès fin mars : les suspensions d'abonnement ont afflué. Les demandes de pause, de réduction temporaire, de report. Les freelances qui avaient des contrats mensuels ont exercé leur droit de résiliation ou demandé des aménagements. Ceux qui avaient des contrats annuels ont négocié pied à pied.

Comment les espaces ont répondu

Les réponses des opérateurs ont été très variables. Certains ont accordé des suspensions gratuites dès le début du confinement, en calculant qu'un membre suspendu qui revient vaut mieux qu'un membre parti définitivement. D'autres ont maintenu les factures, en arguant que leurs propres charges continuaient de courir.

Les espaces qui s'en tirent le mieux sont ceux qui avaient une communauté forte avant la crise. Un espace dont les membres se connaissaient, se recommandaient des missions, créaient ensemble de la valeur — ces membres-là ont plus de raisons de maintenir leur abonnement même pendant la crise. Un espace purement transactionnel, où le membre vient pour le bureau mais n'a pas de lien avec les autres, perd ses membres dès que la crise rend le bureau inutile.

Quelques espaces ont créé des formules inédites : abonnements réduits "de soutien" — 50 euros par mois pour maintenir l'accès sans l'utilisation quotidienne, sorte de mécénat communautaire. D'autres ont lancé des événements virtuels pour maintenir le lien pendant le confinement. La plupart ont improvisé.

La clientèle qui résiste : le salarié et l'entreprise

Ce que la crise révèle, c'est que la résilience du coworking dépend de son mix de clientèle.

Un espace dont 80% des revenus vient de freelances indépendants est très vulnérable : ces clients partent dès la première difficulté économique. Un espace dont 50% des revenus vient d'entreprises ayant signé des contrats à l'année ou au semestre est plus protégé : ces contrats ne se dénoncent pas aussi facilement.

La tendance à aller chercher des clients "enterprise" — des entreprises qui louent plusieurs postes au mois pour leurs équipes — n'est pas qu'une question de montée en gamme. C'est aussi une question de prévisibilité des revenus. Et cette prévisibilité, que les opérateurs ont longtemps vue comme un avantage secondaire, se révèle être une question de survie.

Ce qui va changer après

Pour les indépendants eux-mêmes, le rapport au coworking pourrait évoluer. Deux mois passés à travailler de chez soi ont démontré pour beaucoup que c'était faisable — surtout pour les métiers solitaires. La question du "j'ai besoin d'un espace professionnel" se pose désormais différemment.

Ce que le confinement a aussi révélé, c'est la valeur des choses qu'on n'avait pas. L'indépendant qui travaillait au coworking avait des interactions informelles, des rencontres, une frontière physique entre le domicile et le travail — et il ne mesurait pas pleinement tout ça jusqu'à ce que ça disparaisse.

Quand les espaces vont rouvrir normalement, combien de ces indépendants reviendront ? La réponse dépendra de deux facteurs : leur situation financière au sortir de la crise, et la qualité de la communauté que les espaces auront maintenue pendant. Les espaces qui auront gardé le lien vont récupérer leurs membres. Les autres vont devoir tout recommencer.