En juin et juillet, quelque chose d'inhabituel s'est produit dans les chiffres de fréquentation des espaces de coworking : les espaces situés en dehors des grandes villes ont commencé à afficher des taux d'occupation que leurs gérants n'avaient jamais vus. Des espaces de Versailles, de Saint-Germain-en-Laye, de Boulogne-Billancourt, de Villeurbanne, de Pessac — des villes résidentielles autour des grandes métropoles — rapportent des demandes en forte hausse, parfois des listes d'attente.

Le même phénomène s'observe dans les villes moyennes. Angers, Rennes, Clermont-Ferrand, Metz — des espaces qui végétaient depuis des années avec une clientèle de freelances et d'indépendants locaux voient arriver un nouveau profil de membre : le salarié d'une entreprise basée à Paris ou Lyon, qui habite en province, qui télétravaille depuis le confinement, et qui cherche un espace professionnel à moins de vingt minutes de chez lui.

Pourquoi maintenant

La réponse est évidente dans le principe, mais elle a mis du temps à se matérialiser dans les faits.

Avant le Covid, les cadres qui habitaient en périphérie ou en province et qui travaillaient dans une grande ville ne travaillaient pas vraiment de chez eux. Ils prenaient le train ou le RER, passaient leurs journées au siège, et rentraient le soir. Le télétravail était marginal, encadré par des accords individuels, et généralement limité à un ou deux jours par semaine.

Le confinement a tout changé d'un coup. Des milliers de personnes qui n'avaient jamais télétravaillé se sont retrouvées à travailler depuis leur appartement de Croissy-sur-Seine ou leur maison de Chartres pendant deux mois. Et beaucoup ont découvert que ça fonctionnait — mais aussi que ça avait ses limites. La table de la salle à manger n'est pas un bureau. Les enfants en confinement ne sont pas des collègues. L'isolement professionnel pèse.

La demande de "tiers-lieu proche de chez soi" était là, refoulée par les contraintes sanitaires. Elle se libère depuis la mi-mai.

Le profil du nouveau membre

Ce nouveau membre est différent du freelance ou du startupper qui constituait la clientèle classique du coworking.

Il a un employeur. Il a un contrat. Sa présence dans l'espace de coworking est souvent prise en charge — totalement ou partiellement — par son entreprise, qui a négocié un accord de télétravail ou qui rembourse les frais sur note de frais. Ce n'est pas lui qui tire la carte de crédit à la fin du mois.

Il a des exigences professionnelles : connexion fiable, possibilité de tenir des appels en visioconférence sans déranger les voisins, espace propre et organisé. Il ne cherche pas nécessairement une communauté ou des événements networking — il cherche un bureau de proximité.

Il est souvent en position de revenir régulièrement si l'expérience est bonne. Contrairement au journaliste indépendant ou au consultant qui change de lieu au gré de ses projets, le salarié en télétravail a besoin d'un ancrage stable.

Ce que les espaces qui ont vu cette vague arrivent font

Les gérants qui ont su capter cette demande ont adapté leur offre rapidement.

Certains ont lancé des abonnements "entreprise" — des packs de journées mensuelles achetés à l'avance, facturés à une entité professionnelle, avec une note de frais propre pour le remboursement employeur. Cette modalité simplifie la vie du salarié et lui permet d'obtenir facilement l'accord de son service RH.

D'autres ont aménagé des espaces dédiés aux visioconférences : cabines phoniques, petites salles insonorisées, bureaux individuels fermés. Les open spaces collectifs ne répondent pas au besoin du télétravailleur qui a trois visios par jour.

Quelques-uns ont même commencé à démarcher directement les grandes entreprises locales pour proposer des accords-cadres : l'entreprise signe un contrat pour un certain nombre de journées par mois, ses salariés peuvent les utiliser librement. C'est un modèle B2B que le coworking classique n'avait jamais vraiment développé à cette échelle.

Les limites de cette opportunité

L'enthousiasme doit être tempéré par quelques réalités.

Cette demande est en partie artificielle — elle est alimentée par un contexte exceptionnel. Si les entreprises ramènent massivement leurs salariés au bureau dès l'automne, le flux de télétravailleurs cherchant un coworking de proximité se tarit. L'été 2020 est peut-être un pic, pas une nouvelle norme.

L'offre en dehors des grandes métropoles reste très insuffisante. Les quelques espaces disponibles dans les villes moyennes ne peuvent pas absorber une demande structurelle si elle se confirme. Construire un espace de coworking prend du temps, du capital et une visibilité suffisante sur la demande future pour justifier l'investissement.

Enfin, le profil "salarié en télétravail" est un client plus exigeant que le freelance habituel. Il a des standards d'équipement calqués sur ceux de son employeur — et il sera déçu si l'espace ressemble davantage à une salle de réunion associative qu'à un bureau professionnel.

Un signal à prendre au sérieux

Malgré ces nuances, quelque chose s'est passé cet été qui mérite attention. Des marchés que les grands opérateurs de coworking ignoraient il y a encore un an montrent une demande réelle, articulée, solvable. Si cette demande se confirme à l'automne et en 2021, les acteurs qui auront investi tôt dans ces territoires auront une longueur d'avance significative.

Le coworking péri-urbain n'est peut-être plus une niche. Il est peut-être le prochain terrain de jeu.