La responsabilité sociale des entreprises (RSE) est devenue un pilier de la communication et, de plus en plus, de la stratégie opérationnelle des organisations. Dans ce contexte, le coworking apparaît comme un levier intéressant — mais rarement exploité de façon cohérente. Réduction des déplacements, optimisation de l'empreinte immobilière, ancrage territorial : les arguments ne manquent pas. La question est de savoir quand ils sont sincères et quand ils relèvent du greenwashing.
La réduction des trajets domicile-travail : l'argument le plus solide
L'impact carbone des déplacements domicile-travail est l'un des arguments RSE les plus documentés en faveur du coworking. Pour un salarié qui habite à 50 km de son entreprise et utilise sa voiture, les émissions liées au trajet quotidien peuvent dépasser une tonne de CO₂ par an. Remplacer ces trajets par un déplacement de 5 km vers un espace de coworking local réduit ces émissions de façon substantielle.
Cette réduction est réelle et mesurable. L'ADEME a publié des études quantifiant cet effet pour les salariés en télétravail en espace de coworking par rapport aux salariés qui font la navette jusqu'au siège. Les économies de CO₂ sont significatives, en particulier pour les salariés qui habitent loin des grandes villes et qui se rendent dans des coworkings de proximité plutôt que de prendre le train ou la voiture jusqu'au bureau central.
La condition pour que cet argument tienne : le coworking doit remplacer des trajets, pas s'y ajouter. Une politique qui permet aux salariés de coworker deux jours par semaine en plus de venir au bureau trois jours ne réduit pas les trajets — elle les maintient. Le calcul de l'empreinte doit être fait honnêtement.
L'optimisation de l'empreinte immobilière
Un siège social surdimensionné pour une équipe qui travaille en partie à distance est une ressource gaspillée — en énergie de chauffage, de climatisation, d'éclairage, en matériaux si l'espace est rénové régulièrement. Réduire la surface de bureau et distribuer une partie des usages vers des espaces de coworking partagés peut diminuer l'empreinte environnementale directe de l'entreprise.
Ce raisonnement est valide à condition de comparer les empreintes réelles. Un espace de coworking dans un immeuble des années 1980 mal isolé peut avoir une empreinte énergétique par poste de travail supérieure à un siège récent certifié HQE. Le choix de l'espace de coworking lui-même — ses certifications environnementales, son mode de production d'énergie, ses pratiques de tri et de gestion des déchets — est une variable RSE à part entière.
Les espaces de coworking les plus avancés sur le sujet communiquent sur leurs bilans carbone, leurs certifications (BREEAM, HQE, WELL), l'origine de leur électricité, la gestion de leur mobilier et de leurs consommables. Ce sont des critères de sélection légitimes pour une entreprise qui ancre ses choix immobiliers dans une démarche RSE sérieuse.
L'ancrage territorial : le coworking comme outil d'aménagement du territoire
Le coworking de proximité — ces espaces implantés dans des villes moyennes, des centres-bourgs ou des quartiers périphériques — joue un rôle dans la vitalité des territoires. En permettant à des habitants de travailler localement plutôt que de se déplacer vers des centres urbains distants, il contribue à retenir des actifs dans des zones qui en perdaient, à dynamiser les commerces locaux, à réduire la pression sur les transports en commun saturés.
Pour les grandes entreprises qui ont des équipes réparties sur tout le territoire national, financer des abonnements dans des coworkings locaux plutôt que de concentrer tout le monde dans un seul siège est un choix qui a une dimension d'ancrage territorial réelle. C'est aussi un argument RH : permettre aux salariés de vivre là où ils le souhaitent, sans imposer un déménagement vers une grande métropole, ouvre un vivier de recrutement élargi.
Les limites : ce que le coworking ne résout pas
Le coworking n'est pas une solution RSE universelle. Plusieurs limites méritent d'être posées clairement.
La mutualisation n'est pas toujours favorable. Un espace de coworking où la densité d'occupation est faible peut consommer plus d'énergie par poste que des bureaux classiques bien utilisés. La mutualisation des ressources (imprimantes, cuisine, espaces communs) n'est avantageuse qu'à partir d'un certain taux d'occupation.
Les abonnements d'entreprise dans des chaînes de coworking internationales ne contribuent pas nécessairement à l'ancrage territorial. Financer WeWork ou IWG enrichit des acteurs globaux, pas la tisseranderie locale transformée en espace de travail partagé. Si l'argument territorial est central dans la démarche RSE, le choix de l'opérateur doit être cohérent.
La consommation de ressources reste réelle. Les espaces de coworking bien équipés consomment de l'énergie, du mobilier, des consommables. Ils ne suppriment pas l'empreinte environnementale du travail — ils la distribuent et potentiellement la réduisent, mais seulement si les pratiques sont rigoureuses.
Intégrer le coworking dans un rapport RSE : les indicateurs à suivre
Pour les entreprises qui veulent aller au-delà du discours, voici les indicateurs qui permettent de mesurer l'impact RSE d'une politique coworking :
Émissions évitées sur les trajets : tonnes de CO₂ économisées par rapport à un scénario de référence où tous les salariés travaillent au siège. Calculé sur la base des distances, des modes de transport et des facteurs d'émission officiels.
Surface de bureau optimisée : mètres carrés libérés ou non loués grâce à la flexibilité du coworking, et émissions associées (énergie, construction, entretien).
Ancrage territorial : nombre de salariés bénéficiant d'une solution de coworking dans leur bassin de vie, plutôt que dans une grande métropole.
Qualité environnementale des espaces : certifications des espaces partenaires, part de l'énergie d'origine renouvelable dans leur mix.
Une démarche RSE autour du coworking qui s'appuie sur ces indicateurs — plutôt que sur une simple communication — est crédible et défendable. C'est aussi celle qui résiste aux audits des agences de notation extra-financières dont les exigences ne cessent de monter.