L'open space s'est construit sur une promesse : la proximité favorise la collaboration, la collaboration favorise l'innovation, l'innovation crée de la valeur. Depuis vingt ans, les entreprises ont abattu les cloisons, supprimé les bureaux fermés, regroupé les équipes sur des plateaux de plus en plus vastes. La Silicon Valley a exporté ce modèle dans le monde entier. Paris, Lyon, Bordeaux — les immeubles de bureaux du XXIe siècle ont été conçus autour de ce principe.
Le coronavirus vient de révéler le revers de cette médaille architecturale.
Ce que le confinement a exposé
L'open space n'est pas un concept hygiénique. Un plateau sans cloisons, avec une climatisation centralisée qui fait circuler l'air dans tout l'espace, des postes de travail serrés à 60 centimètres les uns des autres, des zones de brainstorming où les gens se penchent au-dessus des mêmes tableaux blancs — c'est exactement l'environnement que les épidémiologistes décrivent comme favorable à la propagation d'un virus à transmission aérienne.
Les études sur la propagation du Covid-19 dans les bureaux confirment des clusters importants dans des open spaces où un seul cas avait été introduit. La promiscuité qui était censée être un atout est devenue une menace.
Le protocole sanitaire rend le modèle presque inapplicable
Le protocole du ministère du Travail publié pour le déconfinement de mai est sans ambiguïté : 4 m² par personne minimum, suppression des postes en vis-à-vis, port du masque obligatoire quand la distanciation ne peut être assurée, aération renforcée.
Faites le calcul pour un open space standard. Un plateau de 500 m² qui accueillait normalement 80 personnes ne peut légalement en recevoir que 125 dans les conditions de 4 m² — sauf que les postes de travail fixes ne permettent pas ce rearrangement sans travaux. En pratique, les entreprises vont devoir fonctionner avec 30 à 40 % de leur capacité normale en présentiel. Le reste reste à distance.
Pour les espaces qui avaient adopté le flex office intégral — personne n'a de poste attitré — la gestion devient un casse-tête : qui vient quand, avec quelle réservation, comment garantir le nettoyage entre deux utilisateurs d'un même poste ?
Vingt ans de design remis en cause en trois semaines
L'ironie est que l'open space n'avait pas vraiment la réputation d'être idéal avant le Covid. Les études sur la satisfaction au travail pointaient systématiquement le bruit, le manque d'intimité et les interruptions constantes comme les premières sources d'insatisfaction des employés de bureau. La productivité dans les open spaces avait été questionnée par plusieurs recherches académiques. Les cabines phoniques, les pods acoustiques et les espaces de travail concentré sont apparus dans les bureaux les plus modernes précisément parce que le plateau ouvert ne répondait pas à tous les besoins.
Le Covid ne crée pas un problème nouveau. Il rend urgent un problème que les entreprises avaient soigneusement ignoré.
Ce que les architectes et designers envisagent maintenant
Les discussions dans la communauté des architectes d'intérieur et des aménageurs de bureaux tournent en ce moment autour de quelques pistes.
Le retour des cloisons — pas les cloisons opaques des années 1980, mais des séparations transparentes ou semi-transparentes, acoustiques, démontables, qui permettent de créer des îlots de travail protégés sans couper complètement la lumière et la visibilité.
La ventilation comme critère de premier ordre — les systèmes CVC (chauffage, ventilation, climatisation) sont en train d'être réévalués. Un bureau avec une bonne ventilation naturelle ou une ventilation mécanique contrôlée avec filtration HEPA deviendra un argument locatif là où il était transparent avant.
Le travail par rotation — des entreprises expérimentent des systèmes d'équipes alternantes, A/B, qui permettent de réduire de moitié la présence en bureau en maintenant la distanciation, sans réduire la surface louée. C'est un modèle proche du flex office mais imposé par la contrainte sanitaire.
La valorisation de l'espace individuel — paradoxalement, le bureau fermé, que l'on croyait ringard, redevient un argument. Pour les postes qui demandent de la concentration ou de la confidentialité, la pièce fermée devient une protection, pas un symbole de hiérarchie.
La question des m² loués
Pour les directeurs immobiliers des grandes entreprises, la question de fond qui se pose maintenant est : si 40 % des salariés peuvent travailler à distance de manière productive, ai-je encore besoin de la même surface de bureau ?
La réponse n'est pas évidente. Le bureau sert à plus qu'à héberger des postes de travail. Il est le lieu de la culture d'entreprise, de la sociabilité, de la transmission informelle. Réduire la surface pourrait résoudre un problème immédiat de distanciation tout en créant un problème de cohésion sur le long terme.
Mais la pression financière est réelle. Les loyers représentent souvent le deuxième ou troisième poste de charges d'une entreprise après la masse salariale. Une crise économique qui arrive, des surfaces sous-utilisées, des baux qui arrivent à échéance — les décisions que les directions prennent maintenant vont remodeler la carte immobilière des entreprises pour les dix prochaines années.
Personne ne sait encore dans quel sens.