Le 11 mai, les bureaux ont pu rouvrir. Techniquement. Le protocole national du ministère du Travail, publié le 9 mai, définissait les conditions : 4 m² par personne, sens de circulation, gel hydroalcoolique à chaque poste, masques en cas d'impossibilité de maintenir la distanciation, aération renforcée, nettoyage des surfaces toutes les heures dans les zones à fort passage.

Trois jours après le déconfinement, les grandes entreprises parisiennes sont à 10, 15, 20% de présence habituelle. Les transports en commun tournent à vide. Les open spaces, là où ils ont rouvert, ressemblent à des salles d'examen avec leurs postes isolés et leurs chicanes de signalisation.

Le retour au bureau est officiellement possible. Il n'a pas vraiment eu lieu.

Pourquoi les salariés ne reviennent pas

La réticence est plurielle et difficile à réduire à une seule cause.

La peur du transport. Revenir au bureau pour un salarié de banlieue parisienne, c'est prendre le RER ou le métro. La RATP maintient ses rames à 50% de capacité, les masques sont obligatoires, mais l'idée de se retrouver dans une rame bondée à l'heure de pointe est difficile à dissocier du risque sanitaire. Beaucoup de salariés préfèrent attendre.

Le télétravail a fonctionné. Pas parfaitement, pas sans friction — mais globalement, les équipes ont réussi à maintenir une activité pendant deux mois. Les managers qui étaient convaincus que le présentiel était indispensable ont dû admettre, dans la pratique, que Zoom et Teams permettaient de faire passer l'essentiel. Il est difficile aujourd'hui de justifier un retour obligatoire immédiat quand la démonstration inverse vient d'être faite.

La garde d'enfants. Les écoles rouvrent partiellement, selon un calendrier complexe qui varie par département, par cycle, par protocole. Des millions de parents ne peuvent pas revenir au bureau parce que leurs enfants ne sont pas encore accueillis. Le confinement scolaire se prolonge de facto pour une partie de la population active.

Le sentiment que ce n'est pas terminé. Une deuxième vague reste dans tous les esprits. Revenir au bureau aujourd'hui, c'est peut-être reconfiner dans deux mois. Beaucoup de salariés préfèrent ne pas recréer de routines qu'il faudra de nouveau défaire.

Ce que le protocole impose vraiment

Le protocole du ministère est contraignant, et les entreprises qui ont rouvert le découvrent dans la pratique.

Un open space de 500 m² avec 80 postes habituels ne peut en accueillir que 30 à 35 dans le respect du 4 m² par personne. Cela suppose un système de rotation, de réservation ou de demi-équipes alternantes. Pour des organisations qui n'ont jamais fonctionné autrement qu'en présence complète, c'est une transformation organisationnelle que personne n'avait planifiée.

Les salles de réunion sont particulièrement touchées. Une salle de 20 m² habituellement prévue pour 10 personnes ne peut en accueillir que 4 ou 5. Les grandes réunions d'équipe restent en visioconférence même quand une partie des participants est dans les locaux.

La question du nettoyage est également non triviale. Désinfecter une surface de bureau toutes les heures dans une grande organisation demande soit du personnel dédié, soit une discipline des occupants que les études sur le comportement humain rendent peu probable.

Les entreprises qui ont choisi l'inverse

Plusieurs grands groupes français ont décidé, sans attendre le déconfinement, que leurs salariés resteraient en télétravail au-delà du 11 mai. BNP Paribas, Société Générale, La Poste, Orange — les grandes organisations ont communiqué sur leur maintien du travail à domicile pour "ceux dont le poste le permet", sans date de retour fixe.

Ce n'est pas de la prudence sanitaire excessive. C'est un calcul pragmatique : gérer un retour partiel avec les contraintes du protocole est plus compliqué que de maintenir une organisation à distance qui fonctionne déjà. La coordination logistique d'un retour en rotation, avec les questions de garde d'enfants, de transport et de risque sanitaire, coûte plus cher en énergie managériale que de prolonger le statu quo de deux à trois mois.

Le signal le plus fort vient des entreprises technologiques américaines. Twitter a annoncé en mai que ses salariés pourraient travailler à domicile "pour toujours" s'ils le souhaitent. Facebook a évoqué un basculement vers 50% de remote d'ici cinq ans. Ces annonces ont des effets sur les entreprises françaises : elles rendent difficile à tenir l'argument que le présentiel est un impératif absolu.

Ce que les DRH regardent maintenant

Les directions des ressources humaines sont en train de faire quelque chose qu'elles n'avaient jamais vraiment fait : réfléchir à la politique de télétravail de l'entreprise comme à une politique structurelle, pas comme à une mesure d'exception.

Les accords de télétravail qui existaient avant le Covid étaient généralement des accords individuels, négociés au cas par cas, accordant un ou deux jours par semaine à des salariés qui en faisaient la demande. Ce modèle est déjà caduc. La question de fond est maintenant : quelle est la bonne proportion de temps en présentiel pour maintenir la culture d'entreprise, la sociabilisation et la transmission, tout en reconnaissant que le distanciel fonctionne pour une large part du travail ?

Aucune entreprise n'a de réponse claire aujourd'hui. Les premières semaines post-déconfinement vont servir de terrain d'expérimentation involontaire. Les conclusions qu'on en tirera façonneront la prochaine décennie d'organisation du travail.